• 17 septembre 2007
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Intervention de Clément Imbert, lors de la table ronde « La dignité au coeur des droits de l’Homme »

Clément Imbert est le repré­sen­tant per­ma­nent de l’Association Points-Coeur auprès des Nations Unies. Il est inter­venu, le 17 sep­tem­bre 2007, lors d’une table ronde ayant pour titre : "La dignité de la per­sonne au cœur des droits de l’Homme", afin de par­ta­ger le point de vue de l’orga­ni­sa­tion sur la ques­tion.

Mesdames, mes­sieurs,

Je parle au nom des mem­bres de notre ONG, son fon­da­teur, ses volon­tai­res et toutes les per­son­nes que nous ser­vons, nos amis

Notre objec­tif aujourd’hui est plus de par­ta­ger une expé­rience que de faire des pro­po­si­tions concrè­tes sur la manière de mieux inté­grer la dignité dans le combat pour les droits de l’homme. Nous ne sommes pas des théo­ri­ciens mais plutôt un groupe de volon­tai­res qui sur le ter­rain lutte au quo­ti­dien pour que la dignité de chaque per­sonne soit reconnue. C’est en cette qua­lité que cer­tai­nes per­son­nes des Nations Unies ou du monde diplo­ma­ti­que nous ont encou­ra­gés à pré­sen­ter notre can­di­da­ture pour un statut ECOSOC, afin de par­ta­ger cette expé­rience.

Je vous pré­sen­te­rai donc de manière brève, un des fruits de cette expé­rience de 17 ans auprès des plus oubliés de notre pla­nète :

La dignité de la per­sonne n’est pas une ques­tion de mots dans une décla­ra­tion, elle ne s’obtient pas non plus seu­le­ment par un sys­tème de contrôle et de sanc­tion effi­cace. Même si l’un comme l’autre sont des outils pré­cieux, des points de repère, la consé­cra­tion d’une prise de cons­cience pour l’huma­nité. Mais comme le dit le pre­mier arti­cle de la DUDH, la dignité est avant tout un cons­tat et une cer­ti­tude qui doit moti­ver le tra­vail de chacun :

Tous les être humains nais­sent libres et égaux en dignité et en droit

Elle est un cons­tat d’abord que nous fai­sons même dans les situa­tions de crise, de vio­la­tion grave : La dignité des per­son­nes est atteinte, mais ne dis­pa­rait pas pour autant.

Permettez-moi de vous raconter en guise d’exem­ple l’his­toire d’Anita, jeune équatorienne souf­frant d’un retard mental, ren­contrée dans un bidon­ville des envi­rons de Guayaquil, deve­nue fille mère suite à un inceste. Quand nous avons pris cons­cience qu’elle était enceinte, la gros­sesse était déjà bien avan­cée. Au départ elle sem­blait avoir honte et était toute pani­quée par cette situa­tion source de grand trou­ble dans le voi­si­nage et le foyer lui-même. Mais elle avait le cœur trop simple pour vou­loir sup­pri­mer le fruit d’un tel acte. Quand nos volon­tai­res, qui la connais­saient déjà bien, lui ont tendu la main afin de l’aider à mener serei­ne­ment cette gros­sesse à terme, son atti­tude a tota­le­ment changé. Immédiatement après l’accou­che­ment il était étonnant de voir à quel point elle était heu­reuse de porter l’enfant dans ses bras, sou­cieuse déjà de rem­plir son rôle de mère à la mesure de ce dont elle était capa­ble. Que le cou­pa­ble soit condamné lui impor­tait peu, même s’il est essen­tiel qu’il le soit. La vio­la­tion est ici fla­grante et Anita a été pro­fon­dé­ment atteinte dans sa dignité. Mais là où un acte igno­ble lui avait fait croire qu’elle était moins qu’une bête, l’atti­tude des volon­tai­res de Points Cœur à l’égard d’Anita lui a « rendu sa dignité », lui a rap­pelé sa valeur.

Notre prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion à cette occa­sion n’était pas tant de crier au scan­dale et de contac­ter les tri­bu­naux, que de faire en sorte que cette jeune fille puisse digne­ment faire face à la situa­tion qui était la sienne. Et la chose dont elle avait le plus besoin, dans un quar­tier où mise sous tutelle ou prise en charge par une assis­tante sociale n’exis­tent pour ainsi dire pas, était un visage ami : quelqu’un pour lui mon­trer la belle mis­sion d’une mère, pour l’accom­pa­gner dans bon nombre de démar­ches admi­nis­tra­ti­ves, l’aider à trou­ver de quoi sub­ve­nir aux besoins du bébé, être pré­sent à ses côtés lors des moments de doute. Quelqu’un qui en la res­pec­tant a pu faire que petit à petit, son entou­rage la res­pecte aussi. Et nous fûmes plu­sieurs fois sur­pris devant le cou­rage, la per­sé­vé­rance, la capa­cité de se débrouiller avec si peu de cette petite jeune fille pleine de valeur.

L’objec­tif de Points-Cœur est d’être révé­la­teur de dignité : L’expres­sion "rendre sa dignité à une per­sonne" est très par­lante en fran­çais, car elle sous-entend qu’elle appar­tient par essence à la per­sonne mais qu’elle en était privée, on lui avait prise, elle n’était pas en mesure d’en jouir.

A tra­vers cette his­toire je vou­lais donc vous mon­trer que la dignité de toute per­sonne est un cons­tat que nous fai­sons, mais c’est aussi une cer­ti­tude qui doit moti­ver le tra­vail de chacun. Kofi Annan, dans son mes­sage à l’uni­ver­sité de Téhéran en 1997 disait ceci :

"Les droits de l’Homme sont ce que la raison com­mande et ce que la cons­cience exige"

Cette cer­ti­tude, qui est aussi la nôtre, expli­cite la réac­tion de tout homme, devant une situa­tion réelle de détresse. Ce que la raison com­mande et la cons­cience exige, c’est d’être auprès de la per­sonne dont la dignité est bafouée, non pour lui dicter ses droits, mais pour lui rap­pe­ler son infi­nie valeur, sa dignité. C’est ce que nos volon­tai­res s’effor­cent de faire, par une pré­sence atten­tive, ami­cale, conso­lante.

Voilà pour­quoi il est si déli­cat de rai­son­ner en termes d’indi­ca­teurs lors­que l’on parle de droits de l’Homme. Il est en effet bien dif­fi­cile de chif­frer l’effet de la pré­sence d’une per­sonne aimée (famille ou amis), pour­tant chacun sait que sans celle-ci la vie n’a plus de sens. Le pre­mier des droits de l’Homme qui résume et englobe tous les autres droits, est bien de vivre comme un homme, c’est-à-dire digne­ment. Bien sûr vio­la­tions, pri­va­tions de capa­ci­tés, injus­ti­ces ou crimes cons­ti­tuent autant d’attein­tes à la dignité. Mais dans un monde où l’on voit s’appro­cher les échéances pour les Millenium Development Goals avec la quasi cer­ti­tude qu’ils ne seront pas atteints, tout miser sur des évaluations quan­ti­ta­ti­ves dans une réflexion sur les droits de l’Homme, nous conduit vers l’absurde. J’assis­tai juste après la fin de son mandat à une confé­rence de l’ancien pré­si­dent du Conseil des droits de l’Homme Luis Alfonso de Alba qui nous rap­pe­lait que les droits de l’Homme com­men­cent dans la vie quo­ti­dienne. C’est une pré­sence quo­ti­dienne des volon­tai­res de Points Cœur auprès de leurs amis qui les réta­blit dans leur dignité et leur redonne capa­cité.


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