• 23 septembre 2009
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Intervention du père Raphaël Gaudriot

Au ser­vice de l’asso­cia­tion depuis 1998, et désor­mais res­pon­sa­ble de l’asso­cia­tion en France et en Suisse, le père Raphaël est inter­venu le 23 sep­tem­bre 2009, lors de la table ronde "Dignité et droits de l’enfant", orga­ni­sée avec d’autres ONG, en paral­lèle de la XIIè ses­sion du conseil des droits de l’Homme.

L’asso­cia­tion Points-Cœur doit son exis­tence à un cons­tat : En écoutant le cœur des per­son­nes qui nous entou­rent, nous avons perçu leur souf­france : je cite le début de la charte de Points-Cœur :

« Il est des enfants qui ne savent plus sou­rire. Il est des enfants qui sont seuls au monde. Il est des enfants qui man­gent de la terre et des ordu­res pour calmer leur faim. Il est des enfants que l’on vend. Il est des enfants que des riches uti­li­sent comme bien de jouis­sance. Il est des enfants de dix ans à qui l’on confie des armes. Il est des enfants que l’on tor­ture ».

Parmi toutes ces souf­fran­ces, la souf­france la plus com­mune et la plus pro­fonde est cer­tai­ne­ment la soli­tude. Au-delà de tous les maux qui peu­vent arri­ver aux enfants, le plus dou­lou­reux est qu’il soit seul pour affron­ter ces dif­fi­cultés.

Je laisse la parole à Denis qui est parti au Kazakhstan avec Points-Cœur : « Je vou­drais évoquer Svietora, car c’est elle qui m’a intro­duite au mys­tère de notre mis­sion. C’est une petite fille de neuf ans atteinte d’éléphantiasis. Bien sûr elle parle, elle est tout à fait cons­ciente, mais la taille de sa tête la contraint à rester toute la jour­née sur son lit. […] Alors petite Svietora, un jour, je suis venu te visi­ter, nous avons joué un peu, j’ai dû faire le clown pour pro­fi­ter de ton rire et puis il a fallu nous sépa­rer. Alors, tu m’as sup­plié de rester, je me suis arrêté, je me suis penché un peu mieux sur toi et j’ai croisé ton regard. J’ai vu dans tes yeux quel­que chose que je n’aurais jamais pu ima­gi­ner. Ce fut un choc ter­ri­ble pour moi, car tu m’as ouvert une porte infi­nie que je ne connais­sais pas. En tes yeux se reflé­tait la terre entière et bien au-delà, en tes yeux j’ai vu toute la joie et toute la détresse depuis les com­men­ce­ments, j’étais pris comme d’un ver­tige. »

C’est pour répon­dre à ce cri, cri qu’ont entendu aussi de nom­breu­ses autres per­son­nes dans cette enceinte, qu’en 1990 le père Thierry de Roucy fonda Points-Cœur.

Ayant beau­coup voyagé, il avait décou­vert ces souf­fran­ces dans des régions, des cultu­res et des condi­tions maté­riel­les très dif­fé­ren­tes. C’est ce qui le poussa à fonder ces peti­tes mai­sons, les « Points-Cœur », refu­ges de proxi­mité, pour pro­po­ser une pré­sence d’amitié et de conso­la­tion à tous ces êtres vul­né­ra­bles, tous ces enfants qui souf­frent par­ti­cu­liè­re­ment. Cette action trouve sa source dans un regard qui reconnaît leur dignité fon­da­men­tale.

Le préam­bule de la Convention Internationale des droits de l’enfant com­mence en affir­mant la dignité inhé­rente et la valeur de chaque per­sonne humaine. Le point de départ de tout enga­ge­ment vrai­ment signi­fi­ca­tif pour chaque enfant, de toute œuvre cari­ta­tive, est cette cons­cience de sa dignité, de sa beauté, l’émerveillement devant sa gran­deur et sa noblesse qui se dévoi­lent d’une façon sur­pre­nante au cœur même de situa­tions de misère et de souf­france chez les enfants et qui nous atti­rent de façon para­doxale. Ecoutons ce que dit le Père Guillaume Trillard à ce sujet : « Seigneur, bénis-nous par les mains de tes pau­vres ». On pour­rait rem­pla­cer : « Seigneur, donne-nous ta lumière, celle qui trans­pa­raît sur le visage de tes enfants bles­sés. » Tiago nous fait perdre mille fois la patience, nous rend par­fois même irri­ta­bles tant il nous titille et nous agace. Mais Tiago est passé par le creu­set de la souf­france, par les enfers de la rue. Quelque chose en lui nous attire tous. Il est infi­ni­ment digne. »

Marie, béné­vole à Bangkok, témoi­gne : « Pour moi, ces mala­des sont des modè­les de patience et de cou­rage dans les épreuves, et leur amitié suffit à me com­bler. Ils m’appren­nent qu’une vie de souf­france peut être vécue dans l’amour, et par amour, et qu’aussi inu­ti­les qu’ils puis­sent paraî­tre aux yeux de la société, même reje­tés par leur famille, ils pos­sè­dent une incroya­ble dignité. »

La gra­tuité

Reconnaître la dignité intrin­sè­que des enfants, c’est reconnaî­tre leur droit à la gra­tuité, expres­sion la plus haute de ce qu’est le cœur de la per­sonne humaine, et qui se mani­feste de façon toute par­ti­cu­lière chez l’enfant.

Et ce n’est pas parce qu’ils vivent des situa­tions dif­fi­ci­les qu’ils sont condam­nés à être for­cé­ment pri­son­niers de ces cir­cons­tan­ces, qu’ils sont appe­lés à être for­cé­ment rabais­sés à ces condi­tions qui ne sont pas dignes d’un être humain.

En ce sens, les volon­tai­res de Points-Cœur veu­lent être d’hum­bles ins­tru­ments, témoins ou déclen­cheurs, de leur capa­cité à rebon­dir, jouer, avan­cer, rire, au sein de situa­tions par­fois dra­ma­ti­ques.

Article 31 de la Convention Internationale des droits de l’enfant :

"1. Les États par­ties reconnais­sent à l’enfant le droit au repos et aux loi­sirs, de se livrer au jeu et à des acti­vi­tés récréa­ti­ves pro­pres à son âge, et de par­ti­ci­per libre­ment à la vie cultu­relle et artis­ti­que " .

Ecoutons Audrey qui était volon­taire en Inde : « Et toi, petit garçon de trois ans (...), je ne sais pas pour­quoi, il a fallu que tu sois infesté par le sida et que ta maman te jette dans un tas d’ordu­res et t’aban­donne là, mais moi je te jette dans les airs et je te vois rire et je n’arrive pas à y croire, à ce rire qui éclate si fort, à cette lumière de joie dans ton regard. »

Laissons aussi la parole à Luc et Stéphanie, un jeune couple qui vont chaque semaine dans un quar­tier mal famé de la ville de Salvador au Brésil pour y ren­contrer les enfants et leur rap­pe­ler qu’ils sont enfants, faits pour la gra­tuité : "Imaginez-nous, Stéphanie et moi, avec tous ces enfants, dans cette rue où les étreintes se font et se défont pour 3 reals (1 €), où le sol par­fois est jonché de pré­ser­va­tifs usagés ; ima­gi­nez-nous avec tous ces enfants, à faire une ronde en se tenant par la main, en chan­tant à celui qui se fera pren­dre après avoir compté jusqu’à dix. "

2. « Les États par­ties res­pec­tent et favo­ri­sent le droit de l’enfant de par­ti­ci­per plei­ne­ment à la vie cultu­relle et artis­ti­que, et encou­ra­gent l’orga­ni­sa­tion à son inten­tion de moyens appro­priés de loi­sirs et d’acti­vi­tés récréa­ti­ves, artis­ti­ques et cultu­rel­les, dans des condi­tions d’égalité ».

« Depuis quel­ques mois, nous avons pris la déci­sion d’orga­ni­ser une sortie tous les trente jours envi­ron, pen­dant laquelle nous emme­nons les enfants les plus aban­don­nés par leur famille, ceux qui ont le plus besoin d’une pré­sence aimante, ceux qui n’ont jamais eu l’oppor­tu­nité de sortir de Barrios Altos, de ces murs sales en béton qui ne reflè­tent que la vio­lence et le déses­poir. Ainsi, nous sommes allés à San Bartelomé en train avec quatre gar­çons ter­ri­bles durant une jour­née : c’est un petit vil­lage à une heure de Lima situé dans le creux d’une vallée où coule un ruis­seau à la trans­pa­rence dou­teuse, ce qui n’a pas empê­ché de tous nous bai­gner sous un soleil de plomb, le temps étant plus chaud dès qu’on s’éloigne de la capi­tale humide. Les enfants furent enchan­tés, les ani­ma­teurs aussi, bien que com­plè­te­ment assom­més par l’agi­ta­tion de ces petits incre­va­bles ! Nous ne sommes pas passés ina­per­çus au milieu des tou­ris­tes amusés par le spec­ta­cle qui s’offrait devant eux : quatre gar­çons au visage char­mant mais rusés et pleins d’ima­gi­na­tion pour atti­rer l’atten­tion de leur public ! Nous orga­ni­sons aussi des visi­tes d’églises, musées dans Lima, ou une simple pro­me­nade sur la place d’Armes splen­dide où a lieu la relève de la garde devant le palais du gou­ver­ne­ment dans un concert de trom­pet­tes et bat­te­ries, tous les jours à midi. Chaque sortie est une aven­ture inou­blia­ble pour tous ! » (Marie-Amélie Saunier, Pérou )

Un même besoin

Une autre chose, pour conclure, c’est que très vite, nous nous sommes rendus compte que la soif des enfants que nous ren­contrions était la même que celles des volon­tai­res qui se met­taient à leur ser­vice, que notre soif à nous tous. Le besoin d’être estimé, reconnu, aimé de ces enfants, réveillait la cons­cience auprès de ces jeunes qui les ser­vaient qu’ils avaient besoin de la même chose. Un chemin de vérité s’ouvrait alors pour eux.

Ecoutons Audrey qui témoi­gne elle-même : « Avant de vous quit­ter, j’aime­rais vous dire à quel point j’expé­ri­mente l’amour comme une puis­sance de résur­rec­tion, non seu­le­ment pour les autres mais aussi pour moi-même. J’aime­rais vous dire à quel point la vie que je mène ici me comble, même si elle est exi­geante, même si elle est rem­plie de mille choses qui font mal. J’aime­rais vous dire à quel point elle m’aide à naître à moi-même, à décou­vrir qui je suis et ce pour quoi je suis faite. La plu­part des amis que j’ai ici sont des per­son­nes qui souf­frent énormément et cette souf­france est un immense appel à l’amour, au don total de moi-même pour eux, à une pré­sence « vrai­ment pré­sente ». Et ce que je décou­vre ici, c’est le bon­heur que j’ai à me lais­ser com­plè­te­ment absor­ber par eux, à me lais­ser décen­trer, sortir de moi-même. Je décou­vre que c’est pré­ci­sé­ment dans ces moments où je suis comme hors de moi-même que je me sens le plus moi-même. »

Ainsi, comme le dit le Concile, l’Homme ne se trouve que dans le don désin­té­ressé de lui-même. Le don de soi est le chemin de la connais­sance de soi. Les enfants et les enfants les plus souf­frants nous remet­tent tout sim­ple­ment devant cette évidence.


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