• 22 mars 2014
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Les Droits de l’Homme peuvent-ils être coupés de tout fondement religieux ?

Retranscription d’une confé­rence du Professeur Rémi Brague, venu à l’ONU le 20 mars 2014 pré­sen­ter son avant-der­nier livre Le propre de l’Homme, sur une légi­ti­mité mena­cée (Bibliothèque des savoirs-Flammarion, 2013)

Le Professeur Rémi Brague est membre de l’Institut de France, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie médié­vale à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich.

Il est l’auteur de La voie romaine (Folio-Essais, 1999), La sagesse du monde (Fayard, 1999), La Loi de Dieu (Gallimard, 2005), Au moyen du Moyen-Age (Champs-Flammarion, 2008), Du Dieu des chré­tiens (Champs-Flammarion, 2009), Les Ancres dans le ciel (Champs-Flammarion, 2013)

INTRODUCTION

La notion d’huma­nisme a perdu le carac­tère d’évidence qu’elle a eu pen­dant long­temps. Il y a aujourd’hui un malaise sur la valeur même de l’humain. Pourtant, le pré­sup­posé de l’huma­nisme est que l’humain vaut la peine d’être défendu. L’huma­nisme défend l’huma­nité de l’homme contre l’homme lui-même par­fois. Même si dans sa seconde accep­tion, l’adjec­tif “humain” est lau­da­tif, l’huma­nité est doré­na­vant mena­cée de l’inté­rieur.

PROBLEMATIQUE

Auparavant, seule la ques­tion des moyens à mettre en œuvre pour pro­mou­voir et accroî­tre l’huma­nité a été sou­le­vée. Désormais, la ques­tion qui se pose est celle du fon­de­ment-même de l’huma­nisme. Schopenhauer, à la pre­mière phrase de son Essai sur la morale, écrit : « Il est facile de prê­cher la morale, il est dif­fi­cile de la fonder » [1]. Il semble que l’huma­nisme doré­na­vant ne se défi­nit plus que comme un anti-anti-huma­nisme, c’est-à-dire qu’il n’affirme plus des valeurs posi­ti­ves uni­ver­sel­les, mais qu’il essaie de s’impo­ser par défaut, car toute autre phi­lo­so­phie serait pire.

CONSTRUCTION DE LA NOTION D’HUMANISME

Le mot huma­nisme a été forgé semble-t-il vers 1840. Mais la notion elle-même s’est cons­truite en quatre étapes remon­tant très loin dans l’his­toire des idées :

  • Premièrement, l’homme a pris conscience de sa différence (sans jugement ni comparaison) avec tout ce qui n’est pas lui : animaux, terre… Par exemple, les Egyptiens ont des dieux hybrides, mi-hommes mi-animaux, sans distinction claire entre les deux. Par la suite, les grecs vénèrent des dieux exclusivement d’apparence humaine. Ainsi les grecs ont une compréhension de la spécificité de l’homme, fondée sur deux aspects principaux : (a) Le logos, la raison, avec l’homme comme animal rationnel ; (b) La cité, la chose publique, la politique, avec l’homme comme animal politique, les hommes s’associant entre eux.
  • Deuxièmement, l’homme se considère lui-même comme meilleur. Plusieurs sources attestent du cheminement de cette idée à travers les civilisations. Aussi Xénophon, chez les grecs anciens, dit-il déjà que l’homme est le meilleur des êtres vivants. La Bible, au psaume 8, pose la question « Qu’est-ce que l’homme »[première occurrence de cette question fondamentale dans l’histoire universelle]« pour que tu l’aimes » et place l’homme juste en dessous des êtres divins, juste au-dessus des animaux. La Renaissance italienne a repris et amplifié cette idée de supériorité de l’homme sur le reste de la création, depuis le premier Traité de la dignité de l’homme, publié en 1453 [2].
  • Troisièmement, le début du XVIIe siècle a déduit de la nature différente et supérieure de l’homme, que ce dernier est chargé de dominer les autres, de s’en faire le maître, de conquérir la nature. Cette supériorité de l’homme ne lui est plus conférée par la nature ou par dieu, mais elle est conquise par l’homme lui-même. Descartes, Bacon illustrent ce courant de pensée. L’allemand Fichte précise que la conquête de la nature devient un devoir moral pour l’homme et non plus seulement une nécessité ou une optimisation matérielle pour son confort [3].
  • Quatrièmement, l’homme est tellement supérieur qu’il prend la place de créateur, dans une sorte d’humanisme exclusif. Il n’y a rien au-dessus de l’homme. Marx, rattaché à cette philosophie, l’exprime en ces termes : « Le credo de Prométhée [qui arrache le feu de l’olympe par un effort surhumain] est le credo de la philosophie ». [4]. La conscience humaine devient la divinité supérieure, devant laquelle il ne saurait y avoir d’autres divinités. Auguste Comte appelle l’homme le “Grand Etre”. Fénelon dans les sciences, Rousseau dans l’effusion lyrique de la littérature romantique ont contribué à cette prise de position. Ces quatre étapes historiques de la création de la notion d’humanisme se sont succédées non de manière nécessaire, mais par choix volontaire de l’homme.

DECONSTRUCTION DE LA NOTION D’HUMANISME HORMIS LA QUATRIEME ETAPE

Puis cette cons­truc­tion en quatre étapes, étalée sur plu­sieurs mil­lé­nai­res, s’est effon­drée étape par étape en l’espace d’un siècle à peine.

  • La troisième étape, l’homme supérieur devant cultiver la nature, s’en servir, a été mise à mal par le mouvement écologique, qui ne cesse de prendre de l’ampleur aujourd’hui. Or, la frange extrême de l’écologie considère que l’homme n’a plus le droit de soumettre la nature, que le respect de l’environnement passe par un rabaissement de l’homme. L’américain Marsh, dès 1864 dans Man and nature, qui sert de livre fondateur pour tous les écologistes américains, l’exprime très clairement [5].
  • La deuxième étape, fondée sur la supériorité de l’homme, est déconstruite par un courant de pensée qui voit dans l’homme le pire de tous les êtres vivants, le plus dangereux, le plus omnivore et celui qui veut toute la place. Le rêve d’une terre délivrée de la présence de l’homme transparaît par exemple dans un texte de jeunesse de Gustave Flaubert en 1838 [6]. Il est repris de temps en temps, notamment par D.H. Lawrence : « L’homme est une des erreurs de la création » [7].
  • La première étape, celle de la prise de conscience de la différence de l’homme avec ce qui l’entoure, est aussi attaquée de plus en plus souvent. La pensée la plus vulgarisée de nos jours explique que l’homme ne se distingue du reste des animaux que par degré (très faiblement) et non plus par nature. C’est la fin de l’exception humaine. Le langage, la vie sociale, le sens moral, le rire… ne sont pas propres à l’homme, ne lui sont pas caractéristiques, mais au contraire se retrouvent chez des animaux comme les singes ou les dauphins. Il existe une sorte de joie mauvaise à vulgariser des informations comme l’appartenance en commun de 95% de l’ADN de l’homme et du singe. Pour autant, Marcel Proust et Rémi Brague ont plus de 99% d’ADN en commun mais l’un est un meilleur écrivain que l’autre. Seul l’humanisme exclusif, la quatrième étape de la construction de la notion d’humanisme, est toujours là. L’homme est à la place de dieu, nie toute espèce de divin. Il n’est plus possible d’être païen de nos jours, de voir un dieu dans un orage par exemple.

ECHEC DE l’HUMANISME ATHEE

Mais pour autant, des dieux nou­veaux appa­rais­sent sans fin : la classe (Marx), la race (Hitler), la nation (les deux guer­res mon­dia­les), la reli­gion laïque… Le livre d’Anatole France, Les dieux ont soif [1912], rap­pelle cette créa­tion renou­ve­lée de nou­veaux dieux sous toutes les formes. C’est donc une sorte d’échec de l’huma­nisme athée, échec qui est en germe dès le fon­de­ment de la phi­lo­so­phie moderne chez Machiavel, chez Hobbes. Ces der­niers, à l’influence et au reten­tis­se­ment consi­dé­ra­bles, ont fondé leur huma­nisme athée sur des règles qui per­met­tent aux hommes de vivre ensem­ble. Ces règles sont certes effi­ca­ces, néces­sai­res mais demeu­rent insuf­fi­san­tes. Ces auteurs expli­quent à leurs lec­teurs qu’il est de l’inté­rêt de l’homme de res­pec­ter ces règles. Mais ces auteurs demeu­rent à court d’argu­ment quand il s’agit de jus­ti­fier voire sim­ple­ment d’expli­quer l’exis­tence des hommes. Il n’y a plus de point d’Archimède exté­rieur, per­met­tant de porter un juge­ment sur l’homme. L’huma­nisme athée est inca­pa­ble de porter un juge­ment sur l’homme lui-même. On ne peut pas se juger soi-même, ni juger une per­sonne sur l’opi­nion qu’elle a d’elle-même. Sartre l’a bien com­pris, qui cite l’expres­sion d’un per­son­nage de Cocteau [dans Le tour du monde en 80 heures] pre­nant l’avion, au début de l’aéro­pos­tale, au-dessus des mon­ta­gnes : « L’homme est épatant. » Puis le phi­lo­so­phe exis­ten­tia­liste com­mente « Cet huma­nisme est absurde, car seul le chien ou le cheval pour­rait porter un juge­ment d’ensem­ble sur l’homme » [8].

BESOIN DE TRANSCENDANCE

Ce point d’appui exté­rieur, ce point d’Archimède, pour­rait être cons­ti­tué par exem­ple par une trans­cen­dance, de pré­fé­rence un Dieu à l’image d’une per­sonne (et non une divi­nité à l’instar d’une chose) que l’homme cher­che­rait à contem­pler face à face. L’absence de ce point exté­rieur, de trans­cen­dance se fait cruel­le­ment sentir aujourd’hui. En effet, au moment même où l’homme n’a plus d’appui exté­rieur pour se juger, il s’est forgé la pos­si­bi­lité réelle (celle dont les moyens de mise en œuvre sont déjà là) de détruire l’huma­nité, que ce soit par la bombe nucléaire ou chi­mi­que, par la pol­lu­tion aggra­vée, par l’extinc­tion démo­gra­phi­que déjà en cours dans les pays déve­lop­pés où le seuil de renou­vel­le­ment des géné­ra­tions, à deux enfants par femme envi­ron, n’est plus atteint. L’huma­nisme rêve que l’homme se prenne lui-même en main, devienne le maître de son destin. Ce rêve est devenu réa­lité. L’homme a les moyens de s’auto­dé­ter­mi­ner : choi­sir de donner nais­sance ou pas, choi­sir le type de per­sonne à qui donner nais­sance, choi­sir sa mort, choi­sir son mode de repro­duc­tion… Mais l’auto­dé­ter­mi­na­tion peut être aussi bien posi­tive (l’affir­ma­tion de soi) que néga­tive (le sui­cide). L’huma­nisme des droits de l’homme ne devrait pas être com­plè­te­ment coupé de tout fon­de­ment reli­gieux. C’est une des seules maniè­res de pou­voir conti­nuer à répon­dre en pro­fon­deur à la ques­tion fon­da­men­tale : Pourquoi est-il bon qu’il existe des hommes ?


Notes

[1] A. Schopenhauer, Preisschrift über die Grundlage der Moral [1840], in Werke, éd. W. von Löhneysen, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1962, t.III, p.629

[2] G. Manetti, De dignitate et excellentia hominis, éd. E.R. Leonard, Padoue, Antenore, 1975

[3] J.G. Fichte, Die Bestimmung des Menschen [1800], I, in Ausgewählte Werke, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1962, t.III, p.288-289 ; puis Der geschlossene Handelsstaat [1800], I, 3, ibid., t.III, p.452

[4] K. Marx, Differenz der demokritischen und epikureischen Naturphilosophie [1841], préface, Werke, „Ergänzungsband“, Berlin, Dietz, 1968, p. 262-263

[5] G.P. Marsh, Man and Nature or Physical Geography as Modified by Human Action, éd. D. Lowenthal, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard University Press, 1965

[6] G. Flaubert, Mémoires d’un fou [1838], chap. IX, in Œuvres complètes, éd. B. Masson, Paris, Seuil, 1964, t.1, p.234b

[7] D.H. Lawrence, Women in Love [1920], New York, Knopf, 1992, chap.XI, p.121-122

[8] J-P. Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Paris, 1646, Nagel, p.90-94

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