• 3 avril 2013
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Les « valeurs traditionnelles » à l’ONU : entre danger et opportunité

Grands-mamans d’une maison de retraite visitée par Points-Coeur, Ukraine, 2012

En sep­tem­bre 2012, le Conseil des droits de l’Homme a adopté une réso­lu­tion très contro­ver­sée inti­tu­lée : « Promotion des droits de l’homme et des liber­tés fon­da­men­ta­les par une meilleure com­pré­hen­sion des valeurs tra­di­tion­nel­les de l’huma­nité : meilleu­res pra­ti­ques »

Portée par la Russie, la réso­lu­tion a pour but de remet­tre en lumière, par la publi­ca­tion de bonnes pra­ti­ques, l’apport des valeurs tra­di­tion­nel­les pour le res­pect des droits fon­da­men­taux ; l’idée sous-jacente est de ne pas lais­ser aux pays occi­den­taux, répu­tés pro­gres­sis­tes, le « mono­pole » de l’inter­pré­ta­tion des droits de l’Homme. [1]

La réso­lu­tion est passée, mais elle a dû être votée (ce qui indi­que un manque d’unité entre les 47 Etats qui com­po­sent le Conseil des droits de l’Homme : les réso­lu­tions plus consen­suel­les sont adop­tées sans vote). Acceptée par 25 voix contre 15 et 7 abs­ten­tions , le résul­tat des­sine un cli­vage géo­gra­phi­que et idéo­lo­gi­que très net, que l’on pour­rait résu­mer, sans trop de cari­ca­ture, par : « Occident / reste du monde ». [2]

Les oppo­sants à cette réso­lu­tion consi­dè­rent qu’il est dan­ge­reux de pro­mou­voir les « valeurs tra­di­tion­nel­les » au sein des Nations-Unies, sur­tout au sein du sys­tème des droits de l’Homme, car elles pré­sen­te­raient une menace pour l’uni­ver­sa­lité des droits (les tra­di­tions étant par nature par­ti­cu­liè­res et loca­les). De plus, ils arguent que de nom­breu­ses vio­la­tions des droits de l’Homme ont lieu au nom de « valeurs tra­di­tion­nel­les » (comme les crimes d’hon­neur, les muti­la­tions géni­ta­les, les maria­ges forcés, l’homo­pho­bie, etc.).

Points-Cœur regrette que le terme « valeurs tra­di­tion­nel­les » ne soit pas mieux défini, chez les pro­mo­teurs comme chez les oppo­sants. Le docu­ment pré­paré par le Comité consul­ta­tif [3] parle des valeurs tra­di­tion­nel­les « de l’huma­nité », qui sont celles qui ont ins­piré la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’Homme. Il s’agi­rait en par­ti­cu­lier des valeurs de dignité, de liberté et de res­pon­sa­bi­lité.

Or il semble que ce qui gêne les oppo­sants ne soit pas tant les valeurs pré­ci­tées que cer­tai­nes pra­ti­ques ayant cours dans les socié­tés dites « tra­di­tion­nel­les ». On remar­que donc, à tra­vers l’uti­li­sa­tion impré­cise du lan­gage, une cer­taine confu­sion entre les termes « valeur » (prin­cipe moral) et « tra­di­tion » (cou­tume).

Si Points-Cœur par­tage l’avis des oppo­sants quant au fait qu’il existe des pra­ti­ques tra­di­tion­nel­les qui ne sont pas res­pec­tueu­ses de la per­sonne humaine, nous ne pen­sons cepen­dant pas que le seul mot de « tra­di­tion­nel » mérite une telle levée de bou­cliers, et doive être consi­déré a priori comme un carcan néga­tif dont il faille se libé­rer abso­lu­ment. La dignité, la liberté et la res­pon­sa­bi­lité sont bien les valeurs à l’ori­gine de la Déclaration uni­ver­selle, et en effet, elles n’ont pas attendu 1948 pour exis­ter. Partout où des hommes et des femmes s’en ins­pi­rent pour guider leurs actions, que ce soit dans les socié­tés dites moder­nes ou dans celles dites tra­di­tion­nel­les, elles méri­tent d’être admi­rées et elles sus­ci­tent notre reconnais­sance.


Notes

[1] Les pays occidentaux, en particulier les Etats-Unis et les pays d’Europe du Nord, sont en effet les premiers promoteurs des « nouveaux droits », comme les « droits sexuels et reproductifs » (terme qui inclut généralement l’avortement) ou les droits civils revendiqués par les lobbies LGBT. Il existe donc une tendance à considérer ceux qui s’opposent à cette évolution, par attachement aux « valeurs traditionnelles » notamment, comme défendant une posture contraire aux droits de l’Homme.

[2] Ont voté pour (25)  : Angola, Arabie Saoudite, Bangladesh, Burkina Faso, Cameroun, Chine, Congo, Cuba, Djibouti, Équateur, Fédération de Russie, Inde, Indonésie, Jordanie, Kirghizistan, Koweït, Libye, Malaisie, Maldives, Mauritanie, Philippines, Qatar, Sénégal, Thaïlande et Uganda.
Ont voté contre (15)  : Autriche, Belgique, Botswana, Costa Rica, Espagne, États Unis, Hongrie, Italie, Maurice, Mexique, Norvège, Pologne, République tchèque, Roumanie et Suisse.
Abstentions (7)  : Bénin, Chili, Guatemala, Nigéria, Pérou, République de Moldavie et Uruguay.

[3] Étude du Comité consultatif

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