• 11 mars 2008
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Table ronde « Dignité de la personne et droits de l’Homme »

Table ronde "dignité de la personne et droits de l’Homme"

Elle s’est tenue le 11 mars 2008, au Palais des Nations, en paral­lèle de la VIIè ses­sion du Conseil des droits de l’Homme.

Alfred Fernandez, direc­teur de l’OIDEL

Il est impor­tant de sou­li­gner en cette année du soixan­tième anni­ver­saire de la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’Homme (DUDH) que la dignité de la per­sonne est le fon­de­ment des droits de l’Homme. En effet, comme le rap­pelle Kant, l’Homme doit tou­jours être une fin, jamais un moyen. C’est ce qui l’élève au-dessus des autres êtres.

Remerciements à tous ceux qui ont rendu pos­si­ble cette dis­cus­sion, et pré­sen­ta­tion des ora­teurs.

Mgr Silvano Tomasi, nonce apos­to­li­que auprès des Nations Unies

Le lien entre la dignité de la per­sonne et les droits de l’Homme est de nature inte­rac­tive : la dignité de la per­sonne est le fon­de­ment des droits de l’Homme, et la mise en œuvre et le res­pect des droits de l’Homme est la garan­tie de la dignité de la per­sonne. La com­mu­nauté inter­na­tio­nale n’a pas établi comme prio­rité la dignité de la per­sonne et les droits inhé­rents à chaque per­sonne dans un sou­dain accès de créa­ti­vité. Le chemin a été long et contra­dic­toire.

L’Histoire montre que dans chaque culture, il existe une notion des droits de l’Homme et de la dignité de la per­sonne. Une cons­cience de l’égalité uni­ver­selle des hommes paraît dans les reli­gions mono­théis­tes puisqu’ils sont tous créés par Dieu. Confucius dit même : « entre les quatre mers, tous les hommes sont frères ». La valeur de chaque homme est défen­due par divers argu­ments, soit parce qu’il est créé à l’image de Dieu, soit parce qu’il a une cons­cience qui trans­cende les lois humai­nes et conduit à la déso­béis­sance civile, comme l’illus­tre le mythe d’Antigone. Les révo­lu­tions amé­ri­caine et fran­çaise ont fait émerger l’idée que chaque être humain a des droits et que les gou­ver­ne­ments sont ins­ti­tués pour garan­tir ces droits ina­lié­na­bles. Le grand tour­nant après les hor­reurs de la Deuxième guerre mon­diale a été d’affir­mer la cen­tra­lité de la per­sonne humaine dans la Charte des Nations Unies et la DUDH de 1948. [...]

La DUDH a été déli­bé­ré­ment fondée sur la valeur uni­ver­selle de la dignité humaine. Ainsi la dignité donne la clé d’inter­pré­ta­tion de cette décla­ra­tion. Plusieurs réfé­rence confir­ment l’inten­tion des rédac­teurs de struc­tu­rer ce docu­ment autour de cette valeur fon­da­men­tale : §1 du Préambule, §5 du Préambule, art 1…

La dignité de la per­sonne est innée chez tout être humain, elle émane de sa nature même et n’est pas remise en cause par un contexte ou une culture. Toutefois, chaque per­sonne est appe­lée à déve­lop­per ses poten­tiels humains selon sa raison, et un pro­ces­sus de for­ma­tion tout au long de sa vie qui lui four­nir une dignité « acquise ». En effet, la per­sonne qui est le sujet de la DUDH n’est pas un atome isolé, mais un être en rela­tion avec les autres, et ce sont ces rela­tions qui cons­trui­sent et enri­chis­sent la per­sonne. Les arti­cles 28 et 30 établissent un cadre des rela­tions entre l’indi­vidu et la société, du niveau local au niveau inter­na­tio­nal. Si on le remet en lien avec l’arti­cle 1, on s’aper­çoit que sont pré­ci­sées les cor­ré­la­tions entre les droits et res­pon­sa­bi­li­tés de tous, à toutes les échelles. Ainsi, la per­sonne humaine est liée au reste de la com­mu­nauté humaine.

Concernant l’appli­ca­tion des droits de l’Homme, on men­tionne l’ina­lié­na­bi­lité de la DUDH dans toutes les cons­ti­tu­tions, mais il y a un écart avec la réa­lité. Ainsi en Yougoslavie, au Rwanda, au Darfour … La com­mu­nauté inter­na­tio­nale doit faire en sorte que ces droits soient appli­qués, mais cela n’est pos­si­ble que si elle a une juste com­pré­hen­sion de la per­sonne humaine et de sa dignité.

Mme Memona Hinterman, grand repor­ter France télé­vi­sions

Comme jour­na­liste, elle tra­vaille dans des pays où les droits de l’Homme sont violés quo­ti­dien­ne­ment. Cela entraîne des situa­tions où les per­son­nes per­dent l’estime d’elles-mêmes. Quand ces gens ont tout perdu, la seule chose qui reste c’est la convic­tion qu’ils devraient être res­pec­tés dans leur être, même s’ils finis­sent par douter de cela même.

La nor­ma­lité devient le fait d’être violé dans ses droits fon­da­men­taux. Leur dire que ces droits sont ins­crits dans un texte quel­que part leur semble loin­tain. A Ramallah, elle a ren­contré une mère pales­ti­nienne qui lui a dit : « moi je com­prends la femme israé­lienne qui a perdu ses fils comme moi. On ne devrait plus lais­ser les mili­tai­res s’en occu­per. »

D’un point de vue média­ti­que, les pro­blè­mes rela­tifs aux droits de l’Homme sont deve­nus banals et inin­té­res­sants. Il faut que les vio­la­tions soient mas­si­ves et cho­quan­tes pour qu’on leur accorde quel­ques minu­tes d’atten­tion.

De son his­toire per­son­nelle, dans une famille mul­ti­cultu­relle pauvre de la Réunion (son père était Indien musul­man, et sa mère Française et catho­li­que), elle retient qu’elle a été sauvée par les ins­ti­tu­teurs, qui lui ont montré que l’école offrait une éducation, don­nant les moyens de se faire res­pec­ter. Entre la Marseillaise et l’Eglise, elle a ainsi acquis la pro­fonde convic­tion que les droits de l’Homme exis­tent.

Père Gabriel Nissim, pré­si­dent du grou­pe­ment ONG « Droits de l’Homme » du Conseil de l’Europe

L’anni­ver­saire de la DUDH ne doit pas être pure­ment com­mé­mo­ra­tif. C’est aussi l’occa­sion de pren­dre cons­cience des nou­veaux défis des droits de l’Homme, et cher­cher les pistes pour sur­mon­ter les dif­fi­cultés spé­ci­fi­ques de notre temps. Dans le cadre de son tra­vail au sein du Conseil de l’Europe, il ren­contre actuel­le­ment des dif­fi­cultés de dimen­sions diver­ses :

.conjonc­tu­relle : les droits de l’Homme sont encore consi­dé­rés comme un « luxe pour temps calmes » . On consi­dère que la barre est mise trop haut, que la sécu­rité passe avant tout, du fait des mena­ces ter­ro­ris­tes, de la mon­dia­li­sa­tion… L’uni­ver­sa­lité est mise en cause par la diver­sité des cultu­res ….

.struc­tu­relle : les droits res­tent lettre morte sur le ter­rain. En fran­çais, le mot « res­pect » vient de « regard ». Il ya donc besoin d’un regard res­pec­tueux, venant de l’inté­rieur, des convic­tions inti­mes.

Le droit est néces­saire mais insuf­fi­sant, il faut créer une dis­po­si­tion per­son­nelle pour les mettre en œuvre. Les droits de l’Homme ne pro­cè­dent pas du droit posi­tif, ils sont reconnus, non pas accor­dés. Il n’y aura pas de 120è anni­ver­saire de la DUDH, s’il n’y a pas d’éducation aux droits de l’Homme. C’est un sujet qui parle aux enfants, comme le montre une récente expé­rience au Conseil de l’Europe en pré­sence de 172 enfants de toute l’Europe (mars 2008). Grâce à la moti­va­tion d’un plus grand nombre de per­son­nes à tra­vers le monde, il peut y avoir une autre manière de vivre qui entraîne un véri­ta­ble res­pect des droits de l’Homme. Or il n’existe nulle part un véri­ta­ble pro­gramme d’éducation aux droits de l’Homme.

Les ONG doi­vent se mobi­li­ser en tant que per­son­nes de ter­rain. Il s’agit en pre­mier lieu, de res­pon­sa­bi­li­ser les per­son­nes, pas seu­le­ment de les pro­té­ger. Mais une telle éducation requiert la mobi­li­sa­tion des pou­voir publics, véri­ta­ble pierre d’achop­pe­ment.

M. Yves Marie Lanoë, pré­si­dent du BICE

Quel regard porter aujourd’hui sur la Convention des droits de l’enfant, qui fêtera son ving­tième anni­ver­saire en 2009 ? Un regard à la fois posi­tif et inquiet.

Quels sont les éléments posi­tifs ? :

.l’exis­tence même de ce texte : inau­gure une culture de l’enfance, où l’enfant devient sujet de droits et non seu­le­ment être à pro­té­ger

.accueil quasi uni­ver­sel

.ins­crip­tion réelle dans les légis­la­tions natio­na­les

Quelles sont les sour­ces d’inquié­tude ? :

.écart avec la réa­lité que vivent de nom­breux enfants du monde

.thé­ma­ti­que sécu­ri­taire mobi­lise d’énormes fonds, au détri­ment des poli­ti­ques publi­ques

.accrois­se­ment des iné­ga­li­tés, dont les enfants = pre­miè­res vic­ti­mes

.climat cultu­rel peu pro­pice aux valeurs sous-ten­dant la Convention (maté­ria­lisme, com­pé­ti­tion…)

Que peu­vent faire les ONG ?

Apporter au départ notre richesse spi­ri­tuelle. Croire en l’enfant, c’est lui reconnaî­tre des droits et favo­ri­ser la rési­lience, en créant un contexte por­teur, et favo­ri­ser aussi son éveil spi­ri­tuel. La doc­trine sociale de l’Eglise sou­li­gne le rôle de la famille pour le déve­lop­pe­ment de l’enfant, l’impor­tance du res­pect de la vie. Le tra­vail actuel que nous devons faire est de réac­tua­li­ser ces textes, d’en dres­ser un état des lieux. Mme Ana Paula Souza da Cunha, membre per­ma­nent de Points-Cœur

Elle nous a pré­senté son témoi­gnage de vie. Depuis son enfance dans une famille très simple du Brésil, où ses parents lui ont donné l’exem­ple de la dignité dans le tra­vail, et ensuite dans les ami­tiés. Par exem­ple, le regard et la pré­sence gra­tuite de Simone, une de ses amies, qui lui a permis de pren­dre cons­cience de sa propre dignité. Puis la décou­verte des volon­tai­res de Points-Cœur dans son quar­tier de Salvador, venus par­ta­ger leur vie, et leur offrir leur amitié et leur res­pect, a éveillé son désir de s’enga­ger elle aussi. Le mou­ve­ment Points-Cœur a pour méthode de valo­ri­ser la per­sonne pour donner un sens à sa vie, lui appren­dre le res­pect d’elle-même et lui donner cons­cience qu’elle a droit à une vie digne.

Elle a ainsi com­pris que la gra­tuité, le fait de n’avoir pas de projet pré­paré d’avance sur les per­son­nes que l’on ren­contre, est une démar­che véri­ta­ble­ment res­pec­tueuse de la gran­deur infi­nie de chaque per­sonne. Elle fit part de sa joie de repré­sen­ter Points-Cœur pour pro­mou­voir une culture de com­pas­sion ayant pour ambi­tion de remet­tre la per­sonne humaine au centre de tout.

texte inté­gral du témoi­gnage d’Ana Paula


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